Introduction à une socio-anthropologie des marchés, Une coproduction Université Paul Verlaine-Metz / Université Ouverte des Humanités

Posted on octobre 27, 2011

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Première partie de la Grande Leçon « La sociologie peut-elle aider à comprendre l’économie ? ». Les auteurs vous proposent de rencontrer le sociologue Jean-Yves Trépos pour une introduction à la socio-anthropologie des marchés.

L’approche socio-anthropologique du marché qui est présentée ici, tout en se situant par rapport à certaines théories usuelles, économiques, voire sociologiques (notamment ce qu’on appelle la Nouvelle Sociologie Economique), cherche surtout à combiner ce qui fait le point fort des approches sociologiques récentes (le caractère construit et encastré du marché) et ce qui fait le point fort de certaines théories économiques (la spécificité « autoréférentielle » du marché), sans oublier de souligner que tous ces discours croisés sur le marché sont aussi actifs sur ce qu’il est et devient.

2/5: Le marché selon la sociologie économique

1. Le marché comme structure sociale

Ce point 1 suit pour l’essentiel l’article de Philippe Steiner (Steiner, 2005a).

L’article laisse de côté des travaux qui revendiquent leur extériorité par rapport à la théorie économique (par exemple : Zelizer, 2001, F. Weber, 2000) et qui, laissant à l’économiste le soin de faire la théorie du marché, semblent se contenter de lui apporter des données empiriques. Steiner revendique de théoriser l’activité économique comme fait social.

C’est l’idée de base selon R. Swedberg :

« Ma principale préoccupation, toutefois, sera de regarder les marchés d’un point de vue particulier, à savoir comme type spécifique de structure sociale. On peut définir la structure sociale de nombreuses façons, mais ce que recouvre habituellement ce terme, c’est une forme particulière d’interactions récurrentes et modelées entre des agents qui sont maintenues par des sanctions » (Smelser, Swedberg, 1994 – cité par Steiner).

Ce point 1 suit pour l’essentiel l’article de Philippe Steiner (Steiner, 2005a).

L’article laisse de côté des travaux qui revendiquent leur extériorité par rapport à la théorie économique (par exemple : Zelizer, 2001, F. Weber, 2000) et qui, laissant à l’économiste le soin de faire la théorie du marché, semblent se contenter de lui apporter des données empiriques. Steiner revendique de théoriser l’activité économique comme fait social.

C’est l’idée de base selon R. Swedberg :

« Ma principale préoccupation, toutefois, sera de regarder les marchés d’un point de vue particulier, à savoir comme type spécifique de structure sociale. On peut définir la structure sociale de nombreuses façons, mais ce que recouvre habituellement ce terme, c’est une forme particulière d’interactions récurrentes et modelées entre des agents qui sont maintenues par des sanctions » (Smelser, Swedberg, 1994 – cité par Steiner).

a) La construction sociale des marchés

L’interrogation de départ est issue de la tradition schumpeterienne : les institutions sont-elles redevables d’une explication en termes de comportement intéressé ? Si oui, la théorie économique suffit (comportement maximisateur, équilibre, optimalité) et la sociologie est dans les marges pour rendre compte des aberrations, des imperfections, des résistances.

Mais de plus en plus de travaux, désormais classiques, portent sur la « construction sociale des marchés ». Soient trois exemples emblématiques : Garcia-Parpet, 1986 ; Zelizer, 1983 et 1985 ; Fligstein, 2001a). Pour les situer :

– M.-F. Garcia-Parpet – Niveau micro – Marché au cadran (fraises)

– V.A. Zelizer – Niveau méso – Assurances-vie, soins aux enfants

– N. Fligstein – Niveau macro – Lois anti-trust et concurrence

M.-F. Garcia montre le rôle prépondérant d’un dirigeant de la Chambre d’Agriculture dans l’invention du dispositif ; V. Zelizer montre qu’il a fallu un changement important dans le système des valeurs américain pour construire un mparché de l’assurance-vie (rapport entre la mort d’un mari et une somme d’argent) ; N. Fligstein montre que le gouvernement américain a bouleversé les règles de la concurrence en écho au maccarthysme (le monopole pouvant être assimilé à la centralisation autoritaire communiste).

« La sociologie économique enrichit la boîte à outils de l’historien économique comme celle de l’économiste, tant en termes de la prise en compte de systèmes de relations existant entre les acteurs étudiés, qu’en ce qui concerne la compréhension des motifs grâce auxquels leurs actions sont pour nous compréhensibles et interprétables. Sur ces bases, il est alors possible de passer à des explications des institutions » (Steiner, op.cit.)

Cette histoire économique faite sociologiquement (comme le voulaient Durkheim et Simiand, mais aussi Max Weber), reste cohérente avec la conception schumpeterienne d’une sociologie située entre histoire économique et stylisation des faits.

Toutefois, certains travaux offrent la possibilité de réfuter des généralisations du principe d’optimalité : les institutions salutaires ne sont pas là où on les attendait (Granovetter, 1993), ne sont pas en lien direct avec l’efficacité (Eccles & White, 1988) et ne sont pas corrélées avec la performance (Uzzi, 1996).

b) La construction sociale des marchés intéresse-t-elle l’économiste ?

Shiller (1993) propose la création d’un marché à terme pour les risques non couverts (emploi, logement, revenus). Pour lui, la création de marchés résulte d’accidents historiques. Le travail social de création des marchés suppose :

–  une implication directe de l’Etat (encourager ou obliger à s’assurer) ou indirecte (financer les chercheurs fournissant les statistiques), ce qui permet l’organisation d’une large discussion axiologique ;

– la formation d’un consensus entre experts et une action concertée des institutions (les prescripteurs et faiseurs d’opinion et les organisations spécialisées) ;

–  l’éducation du public (apprentissage de nouvelles formes de raisonnement et de nouvelles métrologies).

Finalement, Shiller retrouve les sociologues sur ce point, quant aux rôles des « entrepreneurs d’économicité » (Garcia-Parpet), aux relations entre le système de valeurs et la monnaie (Zelizer) et au rôle de l’Etat (Fligstein, 1992 ; voir aussi : Fligstein, 2001b).

3/5:   Le marché selon la sociologie économique

2. Les approches relationnelles du marché

Ce point 2 suit pour l’essentiel l’article de Philippe Steiner (Steiner, 2005a)

L’article laisse de côté des travaux qui revendiquent leur extériorité par rapport à la théorie économique (par exemple : Zelizer, 2001, F. Weber, 2000) et qui, laissant à l’économiste le soin de faire la théorie du marché, semblent se contenter de lui apporter des données empiriques. Steiner revendique de théoriser l’activité économique comme fait social.

On peut partir de la distinction d’Harrison White (1992) quant aux marchés :

–    dans l’échange pur (la « catallactique »), le marché est un filtre qui purifie les appariemments offreurs – demandeurs (selon la loi de Pareto, par exemple) ;

–  dans la production, le marché est une interface qui organise l’engagement des producteurs à assurer un flux de marchandises déterminé.

Soient donc, deux manières d’étudier le marché : liens ou équivalences structurales ?

a) Arènes et relations sociales

Les premiers travaux (1974) de Granovetter, montraient que la coordination du marché de l’emploi ne passe pas uniquement par les prix : l’accès à un emploi repose sur des contacts personnels et que tous les réseaux de contact ne sont pas de force égale. Ces travaux, même relativisés (la « force des liens faibles » pour la recherche d’emploi est vérifiée pour les grandes villes, les tissus industriels diversifiés et l’encadrement ; moins pour les régions de mono-industrie et les ouvriers), sont aujourd’hui bien connus (Granovetter, 2000).

Etudiant le marché des futures (marché à terme) de Chicago, Baker se demandait quel est l’impact de la taille du marché sur son efficacité (Baker, 1984). Il découvrait que l’accroissement de la taille donnait lieu à la formation de cliques (= ensemble d’au moins trois traders, considérés comme de poids équivalents, dans lequel chacun échange au moins 50% de son volume d’affaires avec les membres du sous-groupe), qui autorisaient la volatilité du prix des options. C’est l’ethnographie des marchés réalisée par Mitchel Abolafia (1996) qui peut nous aider à comprendre ce phénomène : le bruit ambiant, lié aux cotations non électroniques, limite physiquement le nombre de liens optimaux, mais la taille de ce réseau ne varie pas en fonction de la taille du marché (2,12 relation par trader sur le petit marché, contre 2,34 sur les grands), elle perd simplement de son homogénéité. De ce fait, selon l’estimation de Baker, la probabilité de formation de deux cliques est double sur les grands marchés (36,7%) de celle des petits (16,7%).

b) Interfaces, équivalence relationnelle et reproduction du marché comme structure

White se réfère à E. Chamberlin (concurrence par différenciation des produits), F.H. Knight (incertitude) et M. Spence (théorie du signal), pour décrire un marché de producteurs peu nombreux et stables. Ils fixent un prix pour une qualité (n) et un volume (y) donnés, de sorte que la différence entre leur revenu [W(y)=p.y] et leur coût [C(y)] soit maximale. Les producteurs ne savent rien des consommateurs, considérés comme acheteurs agrégés (sans préférences individuées puisque fonctionnant comme réseau culturel) et dont le comportement est mesuré par une fonction de satisfaction : [S(y)]. Cette structure est-elle en mesure de se reproduire ? Cela suppose qu’il y ait un même rapport qualité / prix [q= S(y) / W(y)] pour toutes les qualités et que le consommateur agrégé valide les décisions ordinales, ce qui permet la reproduction du marché.

White dégage alors une typologie des marchés, selon les rapports existant entre les sensibilités de l’acheteur et du producteur, au volume (a/c) et à la qualité (b/d). La typologie de White a été réinterprétée par des économistes de l’école des conventions (Favereau et al., 2002), ce qui permet le récapitulatif suivant :

WHITE (1992)

Marché ordinaire :

*Rendements décroissants à l’échelle (a/c<1)

*Coût croît avec qualité (d > 0)

*Sensibilité au volume plus forte qu’à la qualité (a/c > b/d)

Marché avancé

*Rendements croissants à l’échelle (a/c > 1 et d > 0)

Marché paradoxal

*Coût ne croît plus avec la qualité (d < 0 avec a/c < 1)

FAVEREAU et al. (2002)

Convention marchande

Les qualités sont ordonnées selon le goût du consommateur

Convention industrielle

Un standard technique est établi par une autorité extérieure (administration ou prescripteur)

Convention domestique

La qualité dépend du produit lui-même (de ses composantes et de son mode de fabrication) : ex. « fabriqué à l’ancienne » sur la base de « produits naturels ».

De manière complémentaire, Fligstein (2001a) insiste sur la dimension relationnelle de la concurrence. Le marché se définit par la coexistence de quatre ensembles d’institutions :

– les droits de propriété et leur distribution ;

– les structures de gouvernance (formes de concurrence, règles possibles de coopération, formes d’organisation des firmes) ;

– les règles de l’échange (droit des transactions et des contrats) ;

– les conceptions du contrôle (c’est un élément culturel : des savoirs locaux puisés dans des expériences de proximité partagées et/ou des conceptions véhiculées par les business schools et les conseils en management).

Pour Fligstein, le marché est la résultante de comportements structurés des firmes (qui ont intérêt à la stabilité du marché) et non des relations de concurrence aléatoires – comme dans un champ, à la manière de Bourdieu.

Ces conceptions (White, Granovetter, Baker, Burt) accordent un très grand rôle à l’information et à la connaissance qui circulent sur ces marchés, retrouvant ainsi des conceptions d’économistes contemporains (Orléan, 2002).

Enfin, la sociologie économique offre des ressources appropriables par la théorie économique. Appliquant les travaux de Granovetter sur les liens, Paul Di Maggio et Hugh Louch (1998) offrent, pour sortir des problèmes d’asymétrie d’information sur les marchés, des solutions alternatives à celles prudemment proposées par Akerlof (1970) dans son célèbre article sur les « lemons » (voitures d’occasion) – en termes de certifications et de marques. Pour l’achat de voitures d’occasion,

– lorsque le vendeur est un particulier, 52% des acheteurs ont fait affaire avec un vendeur auquel ils sont socialement reliés ;

– c’est le cas seulement pour 32% lorsque le vendeur est un professionnel ;

– et c’est le cas seulement pour 16% des achats de voitures neuves.

Ces résultats permettent de comprendre autrement le rapport entre le marché du neuf et le marché de l’occasion.

4/5:  Le marché selon la sociologie économique

3. Approches relationnelles du marché, théorie économique et gestion

Ce point 3 suit pour l’essentiel l’article de Philippe Steiner (Steiner, 2005a)

L’article laisse de côté des travaux qui revendiquent leur extériorité par rapport à la théorie économique (par exemple : Zelizer, 2001, F. Weber, 2000) et qui, laissant à l’économiste le soin de faire la théorie du marché, semblent se contenter de lui apporter des données empiriques. Steiner revendique de théoriser l’activité économique comme fait social.

a) Intérêt ou relations sociales ?

Quelles avancées la sociologie économique peut-elle proposer sur la question de l’intérêt ?

Aussi bien White que Fligstein conçoivent un acteur économique intéressé, mettant en œuvre une rationalité limitée.

Pourtant, si l’on suit d’autres travaux, on peut affiner cette conception : la construction sociale des marchés s’opère dans des conditions culturelles qui autorisent plutôt telle forme de comportement intéressé que telle autre. On peut donc chercher à éclairer le rapport entre comportement intéressé et comportement axiologique, d’une part et, d’autre part, entre les différents domaines de comportement intéressé (richesse, statut social, …)

Abolafia (1996) montre qu’il y a un travail d’organisation de l’admissible qui s’opère en amont ou en parallèle du fonctionnement du marché (par exemple : un contrôle informel par les pairs et les autorités pour ne pas permettre à la nécessaire autonomie des market makers de mettre en péril la reproductibilité des marchés).

Steiner (2005), sur la base de Tocqueville, étudiant l’héritage égalitaire, observe une évolution de la forme de l’intérêt familial, qui fait jouer un rôle différent à l’intérêt pécuniaire : sous l’effet de l’héritage égalitaire qui fait de la terre un actif parmi d’autres, on passe de l’intérêt familial traditionnel (avec un père de famille jouant un rôle politique et avec un nom lié à un sol) à un intérêt familial fondé sur des relations affectives entre les générations et au sein de la fratrie. L’interconnaissance pratique, plutôt que le lignage.

Granovetter cherche à comprendre l’intérêt qui est en jeu dans la transmission d’une information pertinente à quelqu’un avec qui on est lié (par exemple au sein d’une firme). Il montre que se combinent la présentation de soi (montrer qu’on a des ressources pour acquérir un statut) et la recherche de la sympathie (avoir des conditions de travail agréable).

b) Variété des formes de coordination : sociologie, économie et gestion

Mais les différences entre sociologie économique et théorie économique demeurent : les prix sont absents de la réflexion de Granovetter et résiduels chez White. On peut en tirer quatre conséquences.

Les relations sociales occupent le rôle du prix comme variable essentielle du marché. C’est le cas de White : dans le « marché ordinaire », tout repose sur des relations à l’intérieur du groupe des pairs (c’est le marché qui définit la qualité du produit) ; dans le « marché avancé », les relations sont entre producteurs, acheteurs (attachés à la marque) et l’instance qui détermine le standard de qualité ; dans le « marché paradoxal », les relations sont chez les producteurs (ceux qui font du traditionnel) et entre producteurs et clients (la bonne réputation).

La sociologie économique – surtout française – a beaucoup insisté sur la qualité (Karpik, 1995 a parlé d’une « économie de la qualité » à propos des avocats), à la différence de la théorie économique, ce qui l’a amenée à traiter différemment de la question de la confiance. Karpik, étudiant le marché du service juridique, montre que la situation d’« ignorance juridique du profane » rend incertaine la rencontre marchande. En termes économiques (Akerlof, Williamson), le marché pourrait s’effondrer par risque d’opportunisme. La solution est trouvée par l’équipement du marché (réseaux relationnels, marques, revues de consommateurs, guides, normes de qualité, emballages…), qui permet l’ajustement.

L’information, qui n’a dans la théorie économique qu’une valeur binaire (présente / absente ; supérieure / inférieure à un standard), est dans la sociologie économique une valeur qui demande à être interprétée : selon l’angle de présentation du point de vue donné (comme on peut le voir dans la théorie des conventions qui est porteuse d’une sociologie explicite). En outre une information que l’on mobilise pour soi est dans les faits un jugement à partir d’un jugement préalable, ce qui est toujours complexe.

La sociologie économique étudie la coordination qui se fait autour de la détermination des caractéristiques de l’objet depuis sa conception jusqu’au paquet dans lequel il est présenté sur un rayonnage. Les « professionnels du marché » (Cochoy et Dubuisson-Quellier, 2000) interviennent de façon continue et finissent par dissoudre les notions d’offre et de demande dans leurs pratiques de gestion. Le consommateur est « capté » (Cochoy, 2004). La sociologie économique devient une sociologie de la gestion, la gestion n’étant que l’une des façons de traiter l’action collective (Hatchuel, 2000) : c’est la situation économique dans laquelle il faut agir bien qu’on soit en situation d’incertitude. Cet angle d’attaque est en phase avec l’économie des conventions étudiant les « marchés d’organisation » (Favereau, 1989) : ces marchés de produits ou de services engendrés par les organisations et dont le fonctionnement autour des problèmes de commensuration et de formation des jugements collectifs qui s’enchaînent les uns les autres mérite l’attention.

Si la société actuelle est une société d’organisation, autant que de marché, il faut aller au-delà de l’encastrement économique (i.e. dans la science économique) des relations économiques (Callon – ci-dessous) à un encastrement gestionnaire (i.e. dans les sciences de gestion).

5/5:  Le marché selon la sociologie économique

4. L’encastrement des marchés économiques dans la science économique

Cf. Callon, 1998.

a) De l’ economy à l’ economics : du marketplace au market

Pourquoi si peu de choses en économie sur les marchés concrets ( marketplaces) et tant sur les marchés abstraits ( markets) ? Doit-on penser qu’il y a un détachement de l’un par rapport à l’autre, du fait de l’abstraction croissante ? Faut-il revenir à l’objet : l’économie comme discipline doit-elle revenir à l’économie comme pratique (« economics returns to economy ») ?

Pas si simple !

Le point de vue de Callon : la science économique met en action, configure et formate l’économie – elle ne l’observe pas. Il faudrait faire l’histoire croisée de l’économie comme science et de l’économie comme pratique : le livre de Polanyi l’illustre bien, pour le cas du rôle de la théorie de Ricardo dans l’établissement d’un marché du travail.

Callon propose de partir de la définition du marché proposée par Roger Guesnerie (1996) :

– les agents poursuivent leur propre intérêt et pour cela mettent en œuvre des calculs économiques (optimisation et/ou maximisation) ;

– les agents en général ont des intérêts divergents qui les conduisent à s’engager dans

– des transactions qui résolvent le conflit en définissant un prix.

Ce qui pointe l’essentiel :

– un marché implique une anthropologie spécifique qui présuppose un agent calculant ou, plus précisément, « des agences calculantes » ;

– un marché implique une organisation : on doit parler d’un marché organisé (pluriel), qui résulte de la variété des agences calculantes et de leur distribution ;

– un marché est un processus selon lequel des agences calculantes s’opposent les unes aux autres, sans recours à la violence physique, pour atteindre un compromis acceptable (contrat, prix) ;

– les agents entrent dans l’échange et le quittent comme des étrangers alors qu’ils sont souvent en contact (cf. Abolafia).

b) Ce que ne sont pas des « agences calculantes »

Les calculs des agents reposent sur leur aptitude à ranger leurs décisions et à les référer à des mises en œuvre possibles et à des effets de ces mises en œuvre. Ce qui suppose une forme organisée de l’existence des informations pertinentes fonctionnant comme ressources à mobiliser.

Ce ne sont pas des capacités mentales individuelles.

Ce ne sont pas des propriétés culturelles (selon DiMaggio, si les agents résistent à la rationalité calculative, c’est parce qu’ils sont imprégnés de schémas culturels qui les en détournent) : Bai Gao (1998), sur le cas du Japon, montre que le problème est plutôt de comprendre les changements de rationalité calculative.

Les agences doivent être équipées pour être calculantes, mais ce ne doit être cherché ni dans les cerveaux, ni dans les cadres culturels.

c) A la recherche des sources possibles de calculativité

Finalement, on pourrait entendre par « agence calculante » : ce n’est ni l’ homo clausus de la science économique classique, ni l’ homo apertus de l’économie des réseaux, mais un agent humain équipé techniquement et moralement par les retombées de la théorie économique autant que par les effets de son expérience pratique des marchés. Une agence calculante est un acteur-réseau.

d) Pour une anthropologie des marchés

Face aux attaques de Durkheim (1970) qui critiquait la fiction de l’ homo œconomicus et la science qui s’appuyait sur lui, pour la remplacer par la science de l’homme réel, Callon oppose un constat de type galiléen : eppure calcolano ! (et pourtant il calcule !).

« (…) Que nous choisissions de mettre en valeur la théorie économique de l’agent ou homo œconomicus de la dénoncer, dans les deux cas nous formulons la même critique : est une pure fiction. Cette introduction aussi bien que tout le livre en fait, maintien le contraire. Oui, homo œconomicus existe bien réellement. Bien sûr, il existe sous la forme de plusieurs espèces et son lignage est multiple et ramifié. Mais s’il existe, on ne le trouvera évidemment pas à l’état de nature – cette expression a peu de sens. Il est formaté, cadré et équipé par des prothèses qui l’aident dans ses calculs et qui sont, pour la plupart, produits par la science économique. Soudain, de nouveaux horizons s’ouvrent pour l’anthropologie. Il ne s’agit pas de redonner une âme à un agent déshumanisé, ni de rejeter l’idée même de son existence. L’objectif pourrait être d’explorer la diversité des formes et des distributions des agences calculantes et par conséquent des marchés organisés. Le marché n’est plus ce monstre froid, implacable et impersonnel qui impose ses lois et ses procédures tout en les étendant toujours plus. C’est un dispositif multi-face, diversifié et évolutif, que les sciences sociales aussi bien que les acteurs eux-mêmes contribuent à reconfigurer. »

(Callon, 1998, p. 51) – traduction J.Y.T.

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